QU'EST-CE QUE PRéVOIR ?

Définition du concept

Prévoir est une compétence que chacun d’entre nous se targue de posséder. Que ce soit dans le milieu professionnel ou dans la sphère privée, il est de bon ton de s’attribuer cette capacité. Par exemple sur la route ; vous pouvez interroger des dizaines de conducteurs, chacun d’entre eux va vous expliquer la manière dont il pratique cet art avec aisance. Pourtant prévoir reste une activité que peu d’entre nous sont capables de caractériser à juste titre. Je vous pose donc la question suivante ; qu’est-ce que prévoir ?

C’est la question sur laquelle Henri OLIVIER a travaillé pendant plusieurs années, à travers la mise en place d’une formation sur le risque routier. Si chacun d’entre nous à la capacité de prévoir et y met une valeur forte, comment se fait-il que nous nous trompions sur la route ? Cet intervenant propose à travers ses formations d’éclaircir une confusion sur l’utilisation du mot prévoir. En effet celui-ci nous emmène à la fois sur la notion de prévention et sur la notion de prévision. Dans les deux cas nous utilisons le verbe prévoir et pourtant ces derniers n’ont pas le même sens. Selon le Larousse, prévoir est normalement assimilé à la notion de prévision. La prévision étant l’action de voir au juste et avant que cela se produise. Les prévisions météorologiques par exemple représentent bien la capacité à prédire le temps qu’il va faire. Si le météorologue nous annonce un temps pluvieux et qu’il fait beau, sa prévision sera mauvaise. Nous nous entendrons ainsi, pour dire qu’il a fait une erreur. De l’autre côté nous avons la notion de prévention. La prévention s’assimilera plutôt à la démarche que nous mettons en place pour savoir si nous prenons notre parapluie. Si le temps est celui d’un jour d’été sans un nuage, il est peu probable que vous preniez votre parapluie pour aller au restaurant ce midi.  S’il pleut des trombes d’eau, vous prendrez votre parapluie mais cela n’aura rien avoir avec une quelconque précaution. Cependant si le temps est couvert vous conviendrez que la démarche liée à la prévention serait de prendre son parapluie. Cet exemple est intéressant car  si vous emmenez votre parapluie, et qu’il ne pleut pas ; il est difficile d’appeler cela une erreur. Ainsi nous pourrons convenir que la prévention n’a pas le même objectif que la prévision. D’un côté,  le météorologue qui se trompe, quand ce qu’il imagine ne se produit pas. De l’autre, le prévoyant qui ne fait pas d’erreur, si ce les complications redoutées ne se réalisent pas. Dans ce cas, la prévention est donc la capacité à voir le pire et non à percevoir le juste. Prévision et prévention sont donc deux notions aux objectifs bien différents, et pourtant, ils se partagent le même verbe !

« Le bulletin météo prévoit une éclaircit entre 14h et 15h. » Capacité à voir le juste.

« Je prévois mon parapluie pour aller manger, on ne sait jamais ! » Capacité à voir le pire. 

Confusion prévention-prévision sur la route...

Pour appliquer cette notion au risque routier nous pourrions prendre l’exemple du rétrécissement de chaussé. Si un conducteur se présente sur ce type d’aménagement en étant prioritaire et qu’un autre véhicule arrive au même moment ; quelle va être sa réaction ? Si nous optons pour l’arrêt alors que le doute reste présent, il y a une forte probabilité pour que nous appliquions cette précaution sans qu’elle ne soit utile. De ce fait, nous serions tenté d’attendre avant de nous arrêter, afin d’être sûr que le véhicule qui se rapproche nous refuse la priorité. Pourtant attendre d’être certain du refus de priorité pour se décider est bien une pratique de la prévision et non de la prévention. Cette attitude a pu être observée sur 95% des conducteurs que nous avons formés durant les 3 dernières années (représentant environ un millier de conducteurs).  Cette pratique confirme bien la confusion entre le prévoir « prévision » et le prévoir « prévention ». Car si tous les participants s’entendent pour nous dire que l’idéal serait de faire de la prévention, le réflexe spontané reste de prévoir au sens de la prévision.

Confusion prévention-prévision dans l’activité de travail...

Prenons l’exemple de Fabien, opérateur en industrie. C’est un salarié motivé par son travail et qui ne rejette pas la culture prévention de son établissement. Cependant jeudi dernier Fabien aurait pu provoquer un accident et blesser l’un de ses collègues lors d’une opération de déchargement. Pour sécuriser l’opération, la direction impose différentes précautions dont la mise en place d’une zone balisée pour interdire l’accès. Ce matin-là était un jour particulier. Il n’y avait qu’une palette à décharger car la production était à l’arrêt pour la fin de la semaine. Il y avait donc peu de personnes présentent sur le site. Au moment du déchargement, le kit qui permet la mise en place du balisage n’était plus à sa place. Le chauffeur s’impatiente. Fabien évalue la situation. Il n’y a qu’un aller-retour à faire et le seul collègue susceptible de passer dans la zone est occupé à la remise en route d’une presse dans un autre secteur.  De plus Fabien à la possibilité de surveiller l’accès par lequel son collègue peut revenir pour éviter d’être surpris par sa présence. Il finit donc par réaliser l’opération sans le balisage. Mais il est prudent ! Car il surveille… Malheureusement la seule palette à descendre n’est pas directement accessible, l’opération va donc prendre un peu plus de temps. Alors qu’il recule un peu nerveusement tout en surveillant la porte principale, Fabien freine brutalement. Il découvre avec surprise son collègue. Personne n’est blessé mais il a été surpris. Il ajoutera, « j’avais pourtant prévu qu’il pouvait revenir plus tôt. Mais pas par cet accès. J’étais donc focalisé à surveiller l’autre entrée de l’atelier. » Dans cet exemple Fabien a construit un scénario précis de ce qui pouvait arriver et en a déduit l’utilité des précautions à mettre en place. Il a donc utilisé le mot prévoir  dans le sens de la prévision.

Application au management de l'entreprise...

Cette différence entre prévision et prévention peut être transposée à la notion d'efficacité et d'efficience. L'efficacité étant l'atteinte de l'objectif peu importe les moyens mis en place nous pourrions l'assimiler à la prévention. Peu importe le nombre d'actions inutiles - et donc les moyens - le résultat attendu, qui correspond à la non réalisation de l’événement indésiré, est obligatoirement atteint. Si j'applique le principe de précaution dés qu'il y a un doute, je favorise considérablement l'atteinte du résultat souhaité.

L'efficience de son côté est l'ajustement des moyens mis en oeuvre au résultat souhaité. Si pour l'efficacité je souhaite obtenir 100% des dossiers clôturés en temps et en heure, je peux constituer une équipe deux fois plus importante pour y arriver.  Par contre, quand nous évoquons l'efficience, il est nécessaire pour cet exemple, d'entrer dans le calcul délicat du nombre de retards acceptables par rapport à la diminution des effectifs obtenue. De la même manière si je réalise du prévoir-prévision en analysant de manière méticuleuse le ciel pour savoir si je prends mon parapluie, je suis en train d'accepter de prendre quelques fois l'eau pour réduire mon effectif d'actions inutiles. Nous pourrions noter que s'il est "absurde" d'imaginer faire de la prévision et ne jamais faire d'erreurs, nous rencontrons le même biais de raisonnement quand nous entrons dans une logique d'efficience managériale mais que nous n'acceptons pas les écarts qui vont nécessairement avec.

Conclusion

Cet ajustement sur les définitions met en évidence deux freins concernant la mise en place de la prévention au sein de son activité quotidienne.

·         Le premier est la difficulté que nous pouvons avoir à mettre en place des actions qui en apparence ne semblent pas servir.

·        Le second frein est la méconnaissance de ces deux principes et leur rattachement commun au verbe prévoir. Ce qui nous laisse la possibilité d’utiliser le concept de prévision tout en pensant répondre au besoin de la prévention.

 

Travailler sur ce constat est donc un des leviers pour réduire les accidents liés au défaut du port des Equipements de protections Individuels. Cependant il reste difficile d’intégrer cette subtilité dans les pratiques des opérationnels quand les méthodes de management en place sont elles-mêmes basées sur des pratiques liées à la prévision ou à l'efficience.

Marine GUILLAUME

Formatrice consultante en

 management de la prévention